Imre VÖRÖS

Imre VÖRÖS, « Les Rêveries du promeneur solitaire », ou la réinterprétation de l’attitude stoïcienne > 253

 

«Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même», écrit Rousseau au début de son dernier chef-d’oeuvre, Les Rêveries du promeneur solitaire. «Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux.» On pourrait longuement analyser dans quelle mesure la solitude de Jean-Jacques était due à des persécutions réelles, à l’hostilité de ses anciens amis encyclopédistes (qui, selon lui, avaient organisé tout un complot pour l’exclure de la société), ou plutôt à sa constitution psychique extrêmement sensible, soupçonneuse, qui a fini par empoisonner ses rapports humains. Cependant, par quelque côté que nous envisagions le véritable rôle de ces différents facteurs biographiques dans le processus d’isolement de l’auteur, une chose reste sûre: Rousseau lui-même se sent trahi, abandonné, seul. C’est dans cet état d’âme qu’il se pose la question: «Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même? Voilà ce qui me reste à chercher.» Se définir ou, pour mieux dire, se redéfinir – c’est ce que Rousseau essaie de faire tout au long de son livre.

Se définir – mais sur quelles bases?

Convaincu d’avoir été privé de tout contact avec ses frères humains, le promeneur solitaire ne peut plus réaliser la quête de son identité dans un contexte social, comme il a essayé de le faire dans ses Confessions. Celui qui, dès sa jeunesse, avait l’ambition de composer une monographie magistrale sur les institutions politiques, celui qui, dans ses Discours, son Contrat social et ses autres ouvrages, s’est occupé des rapports de la société et de la nature, doit aborder le problème de ces rapports d’une façon très subjective, en mettant au point focal l’examen de sa propre existence, en cherchant à comprendre les rapports de cette existence personnelle avec l’ensemble de l’univers. Il est évident que sa solitude dans l’immensité de la nature ne peut pas être comparée à la situation de l’homme primitif présenté dans la première partie du Discours sur l’inégalité: le vagabondage solitaire de l’homme préhistorique constituait un phénomène peu différent de l’existence animale, tandis que le promeneur des Rêveries est aux prises avec toute la complexité de la réflexion.

 

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