Tivadar PALÁGYI

Tivadar PALÁGYI, De la pluralité des styles dans la Divine Comédie > 95

 

1. Le vulgaire illustre

Si la théorie ancienne des trois niveaux de style (la Roue de Virgile) a résisté aux épreuves du temps pendant la période trouble du Haut Moyen Âge, pour être encore à l’honneur dans les oeuvres de Geoffroi de Vinsauf (Documentum de arte versificandi), on assiste néanmoins à un déplacement du centre d’intérêt sur la question de la correspondance entre la matière d’une oeuvre poétique et son style (Enciclopedia Dantesca, t. 5, p. 435). Il y a également des tentatives de distribuer verticalement le lexique de la poésie, ce qui se traduit chez Geoffroi de Vinsauf par le triplet «lychnus» , «lucerna» et «testa» dont le premier est attribué au style haut, le second au style médiocre et le troisième au style humble (ibid.).1

Le mélange de ces styles serait pourtant admis au Moyen Âge (Zumthor: 1975:108), ainsi qu’un mélange de dialectes ou de langues, ce qui atteste une joie enfantine face au jeu et à l’amusement. Ce mélange des formes correspondrait sur le plan du contenu au mélange permanent du sérieux et du comique, du sacré et du burlesque. (Curtius: 1948: 162).

Chez les théologiens deux attitudes s’opposent quant à la possibilité d’un mélange du comique et du sacré. Tertullien, Saint Jean Chrysostome et Saint Cyprien combattaient l’aryanisme en lui reprochant d’avoir introduit des éléments comiques dans le culte. A l’opposé, Raban Maur et par la suite les franciscains avec leur «catholicisme carnavalisé», font l’apologie du côté fou, ludique de l’Église (Bakhtine: 1965: 66, 82, 85).2 Saint Augustin au quatrième livre de son De doctrina Christiana identifie un «sublime» chrétien qui peut avoir pour base le «sermo cotidianus» éloigné de l’hédonisme littéraire plus cicéronien que chrétien. Saint Bernard de Clairvaux et les Victorins exaltent l’humilité qui, mêlée au «sermo gravis», produira le vrai style chrétien (Auerbach: 1946: 149). Hugue de Saint Victor préconise le mélange du sérieux et du ludique pour le plus grand plaisir du lecteur: «quia aliquando plus delectare solent seriis admixta ludicra» (cité par Curtius: 1948: 422).

Cependant le mélange du corporel et du spirituel, du cérémoniel et du bassement quotidien, est aussi la principale source du comique au Moyen Âge (Bakhtine: 1965: 25). Il en va de même du mélange des langues vulgaires et du latin. Des mots latins dans un texte italien font un effet comique irrésistible (Auerbach: 1946: 208). Le latin macaronique n’est pas comique parce que le latin y est corrompu, de cuisine, mais bien plus parce qu’un contact inattendu est établi entre une syntaxe classique irréprochable et des mots de la langue vulgaire médiévale désignant des réalités quotidiennes et très contemporaines qui sont on ne peut plus étrangères au latin classique (Bakhtine: 1965: 509).

 

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