Jean-Pierre RAMET

Jean-Pierre RAMET, Le point sur le i, une forme de la jouissance... > 141

 

Au risque de faire s’enfuir la nymphe la plus chaste, je pose à brûle-pourpoint la question qui va m’occuper : comment traduire la jouissance, ce qui s’appelle dans la langue du faune « la frayeur secrète de la chair » ? Existe-t-il, en d’autres termes, une forme pour ce faire et peut-on, subsidiairement, l’importer, la transposer dans une autre langue ? Loin de moi l’idée de résoudre ici ce délicat problème de traduction : je présume seulement, en pesant bien mes mots, que la forme dont je vais parler est littéralement intraduisible. Roland Barthes en témoigne qui cherchait précisément de quoi exprimer l’« union totale » dans les Fragments d’un discours amoureux : ce n’est pas sans avoir essayé les langues rigoureuses d’Aristote et de Musil que Barthes trouve finalement sa pointure chez Littré dont la formule lui sied. Comme s’il y avait quelque chose de profondément idiomatique, quelque chose d’intraduisible dans l’expression de la jubilation :

C’est l’union fruitive, la fruition de l’amour (ce mot est pédant ? Avec son frottis initial et son ruissellement de voyelles aiguës, la jouissance dont [Littré] parle s’augmente d’une volupté orale ; le disant, je jouis de cette union dans la bouche)1.

Retenez ceci que la jouissance procède littéralement d’un « frottis », suivi d’une sorte d’effusion vocalique, quelque chose comme une fonte. Le mot fonte se dit en effet tout à la fois de la fusion des éléments, de l’émotion mallarméenne des glaciers, et, dans le lexique du typographe, d’un style de graphèmes, d’une forme calligraphique. C’est précisément leur « infusibilité » que Mallarmé reprochait aux langues, « imparfaites – proclamait-il – en cela que plusieurs ». Ce n’est pas pour autant le moindre de leurs défauts : le poète sourcilleux considéra souvent la sienne comme une langue étrangère, une langue, je cite sa Négresse…, « inhabile au plaisir ». Il faut en effet qu’un démon la secoue ou qu’un poète la mette sens-dessus-dessous, pour la délivrer de sa frigidité, pour qu’elle se fonde, comme celle de Méry, « En du rire de fleurir ivre »2. Il n’est donc pas aisé, pour qui s’y frotte, de traduire à la lettre l’idiome « vicieux mais sacré » de Mallarmé, « Sans qu’il y perde ou le viole », sans perdre au change la fruition des voyelles, cette « volupté orale » qui procède de leur fonte.

Pardonnez-moi de m’attarder un moment à des divagations, mais il faut d’abord rendre à Baudelaire la monnaie de son or : car Mallarmé n’est pas l’inventeur de la forme dont nous allons parler, mais à la fois le légataire et le travailleur. Le légataire, en effet, puisqu’il s’agit initialement d’un hoir, de la rime en -oir que Baudelaire lui passa comme le flambeau de sa mélancolie. Cette rime vespérale, on la retrouve intacte dans l’Hommage à Wagner, Tout orgueil fume-t-il du soir… et, bien sûr, M’introduire dans ton histoire… ; ou changée en OR, dans le Sonnet en X où le soleil s’exténue dans ses feux qui se fixent.

 

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